LANGUE & LITTÉRATURE

Le gascon


La langue de Gascogne

Sur le plan linguistique, la Gascogne se laisse définir de manière relativement nette. Jacques Allières nous en a fourni une définition très succincte1

Le gascon est […] la forme qu’a prise le latin de Gaule dans une aire comprise grosso modo entre les Pyrénées, le littoral atlantique et le cours de la Garonne au nord de Toulouse, la limite entre lui et le languedocien courant ensuite au sud de cette ville pour atteindre la chaîne frontière en passant par le col de Port (Ariège). Cette limite parait très ancienne, puisqu’elle se confond à peu près avec celle que César assigne au peuple « aquitain », qui différait des Gaulois « par la langue, les coutumes et les lois »

Aujourd’hui encore, la différence entre le gascon et les autres variétés de la langue d’oc est nette, et il suffit d’entendre une phrase ou deux en langue locale pour s’apercevoir qu’on se trouve dans le domaine linguistique gascon : 

N’averam pas pro de regents si non hèm pas çò qui cau tà perméter que tornen a casa los professors qui saben la lenga, e qui son estats enviats tan luenh que la loa coneishença de la lenga que’s pèrd e non serveish ad arren. 

Ce texte, extrait du discours fait par le ministre de l’Education François Bayrou à Pau en 1993, déclare sa gasconité dès le premier mot2. Il marque d’ailleurs un tournant important dans l’histoire de la langue moderne : le moment où un notable, au sens traditionnel du terme, peut revendiquer impunément son appartenance au monde linguistique gascon. 

Nous ne reviendrons pas ici en détail sur l’évolution du latin en Gascogne, mais il ne sera peut-être pas inutile de rappeler en gros le tracé des limites linguistiques décrites par Allières. Un premier faisceau d’isoglosses descend la Garonne et, à partir de Toulouse, court vers le sud pour couper en deux le département de l’Ariège. Le col de Port, d’ailleurs, lieu de passage vers le Languedoc, marque une frontière non seulement linguistique, mais écologique et culturelle aussi, car c’est le point où le climat et les traditions atlantiques cèdent définitivement la place aux influences méditerranéennes. 

Ce faisceau d’isoglosses rend compte, grosso modo, des traits suivants :

Languedocien 

filh, fenna 
paubre, cabra 
camba, palomba 
landa, entendi 
bèl bèla

Gascon 

hilh, hemna 
praube, craba 
cama, paloma,
lana, enteni
bèth, bèra

Une deuxième série d’isoglosses, passe, en gros, du bassin d’Arcachon vers l’est pour rejoindre le faisceau qui descend la Garonne :

Languedocien 

riu, ròda 
gardar quatre 
luna, farina 
plòu

Gascon 

arriu, arròda 
guardar quate 
Iua, haria 
que plau

Ainsi, les frontières du gascon sont-elles relativement simples à décrire. Naturellement, c’est vers le sud, dans les vallées pyrénéennes, que les parlers sont les plus marqués par rapport au reste de la langue d’oc. A l’autre extrémité du domaine, le triangle médocain, qui touche au monde d’oïl et qui comprend Bordeaux, est moins marqué par cette spécificité gasconne.

L’ancien gascon

Le gascon est le produit d’une évolution particulière du latin sur la terre des Aquitains, dont la spécificité ethnique et culturelle est soulignée déjà par César.

L’ensemble de la Gaule est divisé en trois parties : l’une est habitée par les Belges, l’autre par les Aquitains, la troisième par le peuple qui, dans sa langue, se nomme Celte, et, dans la nôtre, Gaulois. Tous ces peuples diffèrent entre eux par le langage, les coutumes, les lois. Les Gaulois sont séparés des Aquitains par la Garonne […] L’Aquitaine s’étend de la Garonne aux Pyrénées et à la partie de l’Océan qui baigne l’Espagne ; elle est tournée vers le nord-ouest.

César, Guerre des Gaules, I, 1

Les remarques de César indiquent la spécificité linguistique et culturelle de cette ethnie et donne une idée générale de son contexte géographique. En effet, aujourd’hui encore, la Garonne marque en gros la frontière nord du domaine linguistique gascon. La constatation que cette région est “tournée vers le nord-ouest” est pertinente aussi, car les pays gascons ont été traditionnellement orientés vers l’Atlantique.

Dans l’ensemble, le gascon moderne est proche de l’occitan central et du catalan ; son caractère linguistique particulier découle en grande partie d’une série de changements phonologiques précoces. Chambon and Greub ont montré que ce particularisme du gascon était net dès le VIe siècle et que les traits fondamentaux de la langue, tels qu’ils sont compris aujourd’hui, étaient déjà en place à ce moment-là3.

Focus :

Les Aquitani : aux sources de l’ethnogenèse gasconne

La plupart des chercheurs conviennent que ces traits ont leur origine dans le substrat sur lequel le latin a évolué dans ces régions. La langue aquitaine, mentionnée par César, ne nous a laissé que peu de traces : essentiellement des toponymes, des anthroponymes, et des théonymes dans les inscriptions du Bas-Empire. Ces lexèmes semblent, presque tous, apparentés au basque. On retrouve aussi dans ces régions des traces de la langue ibère, mais l’ensemble des témoignages linguistiques et culturels indique plutôt dans le triangle aquitain une ethnie ibère distincte vers l’est. Trask affirme que l’aquitain n’est pas apparenté à l’ibère et n’hésite pas à le considérer comme l’ancêtre direct de l’euskara4. En outre, les travaux de Michelena sur l’histoire du basque démontrent que certaines des évolutions phonologiques qui donnent au gascon sa physionomie particulière se produisaient au même moment en proto-basque5.

Il s’agit donc, dès le début, de conditions linguistiques différentes de celles qui régnaient dans le reste de la Gaule, et ce fait seul suffit pour garantir le caractère particulier des formes linguistiques qui ont pris naissance dans le Sud-Ouest. On aimerait avoir des témoignages clairs sur le proto-gascon, mais il ne reste que peu de choses. Au VIe siècle, Virgile de Toulouse nous laisse quelques remarques suggestives sur le bigourdan6. Les parlers de cette région semblent se singulariser déjà par rapport aux autres variétés du latin qu’il connaissait, et le grammairien met l’accent, en particulier, sur l’aspiration de /f/ et des occlusives sourdes. Il semble souligner en même temps le caractère méprisé de cette forme vernaculaire du latin. Plus évocateur est le récit de Grégoire de Tours, toujours au VIe siècle, sur un grand imposteur qui arrive de Bigorre avec des reliques apportées d’Espagne. Il était alcoolique et il sentait très mauvais : « Il parlait la langue du peuple, son accent était mauvais, et les paroles qu’il utilisait vulgaires. Il n’était pas facile de suivre ce qu’il essayait de dire »7. Il semble clair que le « latin » parlé par ce Bigourdan ne ressemblait pas aux formes linguistiques qui étaient familières à Grégoire. Peut-on déduire de ce texte que le proto-gascon était vu déjà à l’époque comme une variété à part ?

Les rapports qui liaient les Gascons aux Basques sont restés longtemps très forts, et le monde au sein duquel le gascon se forme est donc un contexte à forte empreinte ibérique. Un petit détail suffit pour évoquer le monde dans lequel cette langue a ses origines. Tout au long des VIIIe, IXe, et Xe siècles, les noms des ducs de Gascogne témoignent d’un système patronymique qui ne ressemble pas beaucoup à ce que nous connaissons chez les comtes de Toulouse voisins. Ces derniers se nomment Guilhem, Bernat, et, déjà, Raimon, tandis que chez les Gascons nous nous trouvons face à Lop et ses fils Sanz Lop et Semen Lop, le fils de ce dernier se nommant Gassia Semen, etc8. Il est intéressant aussi de comparer les mariages de ces seigneurs : par exemple, à la fin du Xe siècle, Raimond V de Toulouse épouse Azalaïs d’Anjou, mais Guilhem Sans de Gascogne prend comme femme Urraca, fille du roi de Pampelune. C’est-à-dire que pendant les siècles où se formait la langue, les voies de communication les plus importantes pour les Gascons les liaient au monde ibérique, surtout à la Navarre. Il y a pourtant un changement, amorcé sans doute avec la romanisation, mais certain dès I’an mille, car, à partir de cette époque-là, la Gascogne s’intègre de plus en plus dans le monde du Midi de la France9. Les noms des ducs illustrent le changement, d’ailleurs, même avant que la Gascogne échoue à la famille de Poiriers au XIe siècle.

Cent ans plus tard, à la grande époque des Troubadours, il est clair que les Gascons s’étaient définitivement intégrés dans les circuits de communication occitans, et les relations de suzeraineté s’étaient largement organisés en faveur des rois de France. Bien que les liens avec la Navarre et l’Aragon restent extrêmement importants pour les principautés pyrénéennes, l’ensemble de la Gascogne regarde désormais vers l’est et vers le nord. Il arrivait encore parfois qu’un seigneur gascon se rappelle que ses ancêtres avaient prêté hommage aux rois de Navarre ou au roi d’Aragon. D’ailleurs, cette ambigüité potentielle permettra plus tard à Gaston Fébus, seigneur du Béarn, de déclarer l’indépendance de ses terres par rapport au duc de Gascogne et au roi de France10.

La langue a suivi les relations politiques et économiques dans son rapprochement avec le reste du monde d’oc et avec la France, et I’ALG en garde les traces11. Mais au XIIe siècle encore, comme nous le savons, le gascon restait suffisamment différent de la langue des troubadours pour que Raimbaut de Vaqueiras Ie classe parmi les formes linguistiques « extérieures » dans son célèbre descort multilingue12. Nous ne reviendrons pas sur les Leys d’Amor, qui au XIVe siècle, depuis Toulouse, donc sur la frontière même du gascon, l’appellent « lengatge estranh »13. Vu l’histoire politique et linguistique, donc, l’ambigüité de la position du gascon par rapport au reste de la langue d’oc ne devrait surprendre personne. Malheureusement, cette incertitude taxinomique inquiète plus qu’elle ne fascine, et elle alimente aujourd’hui des polémiques dont la passion peut étonner ceux qui les rencontrent pour la première fois.

Il reste que l’ancien gascon pose encore d’autres problèmes, et là nous sommes de nouveau dans le domaine de la linguistique pure. La distinction entre le gascon et la langue des troubadours est primordiale, mais elle reste occultée par la recherche. Nous avons, certes, quelques études de qualité, mais ce champ d’études n’a jamais attiré un nombre suffisant de chercheurs. Est-ce parce qu’il n’y a pour ainsi dire aucune littérature médiévale pour intéresser des philologues ? Les ouvrages de base dans ce domaine datent de la fin du XIXe siècle. Les Etudes sur les idiomes pyrénéens de la région française (1879) d’AchiIIe Luchaire et le Recueil de textes de l’ancien dialecte gascon (1881) du même auteur continuent à servir aujourd’hui, malgré leurs défauts. Kurt Baldinger s’est intéressé aussi aux textes anciens, et son Dictionnaire onomasiologique de l’ancien gascon a le mérite de mettre le lexique du gascon dans un contexte global qui tient compte du français et du latin14. D’autres spécialistes de la matière occitane, comme Pierre Bec et Xavier Ravier, ont également écrit sur l’ancien gascon, et les recherches de Ricardo Cierbide comprennent des études sur le gascon de Ia Basse-Navarre15. Mais il reste tant à faire, Dans ce contexte, l’article de Chambon et Greub fait figure de pionnier. L’ancien gascon est donc non seulement invisible, mais là où on en parle, il est en grande partie vu à travers un modèle qui lui est extérieur. Il est possible aussi que cette absence de recherches sur le gascon ait nui aux études de l’ancien occitan. Si Raimbaut de Vaqueiras et les Leys d’Amor ont traité le gascon à part, c’est qu’ils y voyaient quand même une nette différenciation, quel que soit le niveau d’exagération qu’on puisse leur attribuer. Mais alors, il faut se dire que les troubadours gascons (qui n’ont jamais écrit dans une forme quelconque de leur langue) devaient lorsqu’ils participaient à la grande aventure du trobar, faire face à un système phonologique et grammatical qui n’était pas exactement le leur. En d’autres termes, c’est seulement au prix d’un certain effort qu’ils suivaient les règles de l’occitan littéraire. On est en droit dans ce cas de s’attendre à des erreurs et à des cas d’hypercorrection. Ce n’est peut-être pas par hasard, alors, que la seule occurrence d’une forme de subjonctif futur semble se trouver dans les œuvres de Marcabru, car ce tiroir a existé en ancien gascon, comme les formes analogues en aragonais. C’est le système gascon qui surgit chez Marcabru comme un effet d’interférence linguistique. Et c’est ainsi que les atteintes au système de la déclinaison qu’on a remarqué chez ce même poète seraient peut-être en fin de compte tout à fait naturelles, car le gascon ne semble pas avoir véritablement maintenu un système bicasuel au XIIe siècle. On n’exagère donc pas en affirmant que l’ancien gascon est un domaine de recherche quasiment vierge.

Recherches sur la langue moderne

Avant d’aborder les débats sur le statut du gascon, examinons l’état de nos connaissances sur la langue. En effet, le gascon moderne nous est connu grâce à des travaux exemplaires qui paraissent depuis le milieu du XIXe siècle. Seule Ia Provence peut s’enorgueillir d’une telle profusion de travaux linguistiques de qualité. Il y a d’abord un grand nombre d’études de parlers locaux, de lexiques notamment, qui sont souvent du plus haut intérêt. Heureusement Pour nous ces travaux sont actuellement réédités ou même édités pour la première fois. Pensons au lexique monumental de Félix Arnaudin, par exemple, ou à celui de l’abbé Foix16. Au-delà de ces outils de base, souvent le fait d’amateurs éclairés et bien enracinés dans la culture, le gascon a bénéficié de recherches de plus grande envergure. La Grammaire béarnaise de Lespy, parue en 1858 (avec une seconde édition en 1880), est une des premières du genre dans le domaine d’oc17. Plus impressionnant encore, le Dictionnaire béarnais ancien et moderne, du même auteur, sorti en 1887, est toujours utile de nos jours pour l’étude de l’ancienne langue18. D’autres travaux ont suivi : mentionnons parmi eux ceux de l’abbé Daugé, de Jean Bouzet, et d’Edouard Bourciez19.

En ce qui concerne les ouvrages de base pour la recherche aujourd’hui, il faut commencer par le Dictionnaire béarnais et du gascon modernes de Slnin Palay, œuvre monumentale qui couvre tout le domaine gascon, Paru entre 1932 et 1934, il a été élargi et réédité en 1961 et a connu de nombreuses éditions ultérieures20. Gerhard Rohlfs est certainement le chercheur qui a donné aux études gasconnes leur profil international. Son ouvrage Le gascon : études de philologie pyrénéenne (paru en 1935 avec une seconde édition en 1970) forme encore la base la plus sûre pour l’étude de la langue21.

Parmi les travaux plus récents mais déjà classiques sur la langue moderne, on peut citer deux qui ont non seulement renouvelé nos connaissances sur le gascon, mais en même temps ouvert des chemins nouveaux pour la linguistique romane. Tout d’abord l’Atlas linguistique et ethnographique de la Gascogne que nous devons à Jean Séguy et ses collaborateurs, surtout Xavier Ravier, Jacques Allières et Jean-Louis Fossat22. C’est le plus innovateur des atlas régionaux, un ouvrage qui ne cesse pas d’étonner. Ensuite, l’œuvre magistrale de Pierre Bec, Les interférences linguistiques entre gascon et languedocien dans les parlers du Comminges et du Couserans, qui a ouvert des voies nouvelles en dialectologie, tout en rendant compréhensible un des domaines les plus complexes de Ia langue d’oc23.

Enfin, il faut noter en passant des recherches actuelles sur la langue qui sont de très grande valeur aussi : pensons, par exemple, à Alain Viaut et Patrick Sauzet, mais aussi à Claus Pusch, à Jean-Louis Massoure et à d’autres encore24. Mentionnons aussi la disponibilité de nombreuses ressources en ligne notamment sous le service de Gallica de la Bibliothèque Nationale qui met à notre disposition les revues anciennes des sociétés savantes d’Aquitaine25. On peut regretter le manque de suivi dans les recherches, surtout pour la syntaxe, mais les outils essentiels pour l’étude de la langue moderne sont disponibles.

Le Statut Linguistique du Gascon

Peu de sujets linguistiques soulèvent autant de débats venimeux que la question langue/dialecte, surtout lorsqu’il s’agit d’une langue menacée de disparition. On investit des ressources et des efforts considérables dans des luttes d’où personne ne sort vainqueur, car, pout être précis, aucune solution scientifique définitive à ce problème n’est possible. La notion de « langue » qui règne dans ces débats n’est pas un concept scientifique, et on trouve facilement des cas de par le monde où un parler a abandonné son statut de « dialecte de langue X » pour accéder à un état de langue autonome à la suite d’évolutions politiques ou sociales particulières. Nous sommes confrontés à un problème de politique linguistique et non pas de linguistique pure26.

La situation actuelle

Aujourd’hui, après des siècles d’histoire commune au sein de la France, le gascon est habituellement classifié, avec les autres formes de la langue d’oc, comme dialecte de la langue occitane. Son caractère particulier a, cependant, toujours fait l’objet de commentaires, et plusieurs chercheurs importants (dont Luchaire, Bourciez, et Baldinger) ont préféré le considérer comme langue autonome. La proposition de Bec d’un groupe occitano-roman, qui engloberait le gascon, l’occitan, et le catalan, semble une solution commode sur le plan purement linguistique27.

Toutefois, l’action qui vise à prolonger l’existence d’une langue menacée ne peut réussir sans la formation sur le plan idéologique d’une identité linguistique claire. Depuis plusieurs décennies, les éléments les plus dynamiques dans ce genre d’action se réclament du mouvement occitaniste, qui propose l’intégration du gascon dans une langue occitane unique. L’occitanisme a formulé une norme basée sur le languedocien central, et le mouvement a longtemps fait la promotion de cette forme linguistique unique pour toutes les régions concernées. Une résistance considérable à cet occitan référentiel en Provence et, plus récemment, en Gascogne a mené certains occitanistes aujourd’hui à une notion plus souple de langue polycentrique. Cette approche, qui a mis longtemps a se concrétiser, est prometteuse, mais elle entre en conflit avec des attitudes puristes européennes, et plus particulièrement françaises, qui réclament la netteté d’une seule forme linguistique “correcte”.

Approches possibles

L’intercompréhension est souvent citée comme critère pour décider du statut de langue. Cependant, la capacité des individus de comprendre une forme linguistique différente de la leur est assez imprévisible : il se trouve souvent que la compréhension fonctionne dans un sens et non pas dans l’autre et que certains comprennent sans problème des locuteurs dont le langage paraît opaque à d’autres.

Certains savants voudraient interroger l’histoire pour justifier un statut de langue pour le gascon. Lafitte et Pépin ont récolté un nombre considérable d’attestations historiques qui nous renseignent sur la terminologie et les idéologies qui concernent la langue d’oc, et plus particulièrement le gascon, dans le passé28. Leur but est de saper la légitimité de la vision globale d’une langue « occitane », mais leurs données devraient intéresser aussi les occitanistes.

La conscience linguistique des locuteurs est un critère qui est souvent invoqué dans ces débats. Au cours du vingtième siècle, les locuteurs du gascon n’avaient, en général, que le vocable vague et dépréciatif de patois pour désigner leur langue. L’exception principale à cette règle était le Béarn, où il y a eu — et où il existe encore — une véritable conscience du béarnais en tant que langue établie et consacrée. Depuis trente ans, toutefois, la notion que le patois est en quelque sorte une variété d’occitan se diffuse à travers la région. La notion de langue gasconne est peu répandue.

Quant aux justifications basées sur les structures linguistiques, il s’est avéré impossible d’établir des seuils de différence qui pourraient justifier des distinctions de langue entre une série de parlers apparentés. Le travail de Chambon et Greub29 a fourni des preuves empiriques du particularisme précoce du gascon au sein du gallo-roman. Ces chercheurs prennent soin, cependant, de souligner le fait que leurs conclusions se fondent sur les méthodes particulières de la linguistique comparée. Quoique leur raisonnement puisse servir à justifier l’idée d’une langue gasconne autonome, si nous poussions jusqu’au bout cette approche, nous nous verrions obligés de prétendre que l’occitan est plus proche du français que du gascon, perspective que peu de chercheurs souhaiteraient défendre. Ainsi, bien qu’il ne soit plus possible de maintenir une conception du gascon comme branche issue d’un tronc occitan primitif, le statut moderne de la langue ne se laisse pas résoudre aussi simplement : mille ans d’histoire au sein des circuits communicatifs du sud de la France ont laissé des traces profondes sur sa forme.

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Sources, crédits

Auteur :
Textes de Thomas Field (University of Maryland, Baltimore County), reproduits avec son aimable autorisation.

Notes :
1 J. Allières, « Les scriptae occitanes. V, Gascogne, Béarn », dans G. Holtus (sous la dir. de), Lexikon der Romanistischen Linguistik, V.II 2, Tübingen, Niemeyer p.450.
2 Le texte du discours a paru sous le titre « lo proclam de Pau » dans Ligam-DiGaM, Fontenay-aux-Roses, 1994, 2, p. 27 -35.
3 J.-P. Chambon, Y. Greub : « Note sur l’âge du (proto)gascon », Revue de linguistique romane, 263-264, 2002, p. 473-495.
4 R. Trask : The History of Basque, 1997. D’après ce dernier, l’absence de traces onomastiques proto-basques dans la plus grande partie du Pays basque espagnol actuel suggère que le peuple basque a ses origines plutôt dans l’ancienne Aquitaine.
5 L. Michelena : Fonética histórica vasca, 3e ed., 1990.
6 J.-C. Dinguirard, « Aux origines du gascon », Travaux de linguistique et de philologie, Paris, 1977,38, p.83-153 et J.-C. Dinguirard, « Notes aquitaines », Via Domitia, Toulouse, 1982, 1, p. 55-70.
7 Grégoire de Tours, Histoire des Francs, Paris, Picard, 1913, p. 349 (IX.6). Les traductions plus anciennes ne mettent l’accent que sur la grossièreté et l’irrationnel du discours de cet homme.
8 Nous donnons les formes gasconnes telles qu’elles commencent à apparaitre dans les textes du XIIe siècle. Ces prénoms sont encore fréquents aux XIe et XIIe siècles chez des individus plus modestes dans les documents du cartulaire de Saint-Mont : C. Samaran, « Le plus ancien cartulaire de Saint-Mont (Gers) – Bibliothèque de l’école des Chartes, Paris, 1952, CX, p. 5-56.
9 Voir, par exemple, K. Baldinger, « La langue des documents en ancien gascon », Revue de linguistique romane, Paris, 1962,26, p. 331 et J. Allières, « Prologo », dans R. Cierbide, Colleccion diplomitica de documentos gascones de la Baja Navarra (siglos XIV-XV), t. 1, San Sebastiin, Eusko-lkaskuntza, 1990, p. x.
10 Tucoo-Chala, La vicomté de Béarn et le problème de sa souveraineté des origines à 1620, Bordeaux, 1961.
11 Surtout au niveau du lexique. Voir G. Brun-Trigaud, Y. Le Berne, J. Le Dû, Lectures de l’Atlas linguistique de la France de Gilliéron et Edmont : du temps dans l’espace, Paris, CNRS, 2005.
12 J. Linskill, The poems of the troubadour Raimbaut de Vaqueiras, La Haye, Mouton, 1964, p. 193.
13 Guilhem Molinier, Las Flors del gay saber : estier dichas Las Leys d’amors, Gatien-Arnoult, Adolphe-Félix, Paris, Silvestre, 1841-3, II, 388. I1 faut évidemment interpréter ce passage. Voir, par exemple, C. Camproux, Histoire de la littérature occitane, Paris, Payot, 1971, p. 16-17.
14 K. Baldinger, « Die hyperkorrekten Formen als Konsequenz der Scripra im Altgaskognischen », dans Lausberg, H. et H. Weinreich (sous la dir. de) : Romanica : Festschrift für Gerhard Rohlfs, Tübingen, Niemeyer,1958, p.57-75 ; K. Baldinger, « La Langue des documents en ancien gascon », Revue de linguistique romane, Paris, 1962, 26, p.331-362 ; K. Baldinger, Dictionnaire onomasiologique de l’ancien gascon, Tibingel, Niemeyer, 1975 -.
15 Voir, par exemple, P. Bec, Les interférences…, ouvr. cité ; X. Ravier, « Les actes en occitan du Cartulaire de l’abbaye de Lézat », dans Mélanges de langue et de littérature occitanes en hommage à Pierre Bec, Poitiers, Université de Poiriers, 1991, p. 465-473 ; R. Cierbide, Colleccion diplomitica de documentos gascones de la Baja Navarra (siglos XIV-XV), 2 v., San Sebastian, Eusko-lkaskuntza, 1990,1995.
16 F. Arnaudin, Dictionnaire de Ia Grande-Lande, 2 tomes, et prés. par J. Boisgontier, J. Miro, Bordeaux, Confluences, 2001 ; V. Foix, Dictionnaire gascon-français, prés. par P. Bétérous, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2003.
17 V. Lespy, Grammaire béarnaise, Paris, Maisonneuve, 1880.
18 V. Lespy et P. Raymond, Dictionnaire béarnais ancien et moderne,2 tomes, Montpellier, Hamelin frères, 1887.
19 Quelques exemples: C. Daugé, Grammaire gasconne (dialecte d’Aire), Dax, Labèque, 1905 ; J. Bouzet, Manuel de grammaire béarnaise, Pau, Marrimpouey Jeune, 1928 ; E. Bourciez, « Notes de syntaxe gasconne », dans Homenaje ofrecido a Menéndez Pidal, Madrid, Hernando, t. 1, p. 627-640. L’enquête linguistique en profondeur lancée par Bourciez n’a jamais été publiée ; les matériaux sont déposés à la Bibliothèque universitaire de Bordeaux.
20 S. Palay, Dictionnaire du Béarnais et du Gaston modernes, Pau, Marrimpouey Jeune, 1932.
21 G. Rohlfs, Le Gascon. Etudes de philologie pyrénéenne. Halle, Niemeyer, 1935. La seconde édition a été publiée à Pau, Marrimpouey Jeune, 1970.
22 J .Séguy, ouvrage cité.
23 P. Bec, Les interférences linguistiques entre gascon et languedocien dans les parlers du Comminges et du Couserans, Paris, Presses Universitaires de France, 1968.
24 A. Viaut, Flor de vinha : en Médoc, paroles d’oc du vignoble de Saint-Estèphe, Talence, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 1992 ; P. Sauzet, « Assimilations vocaliques en occitan », dans Aurnague, M. et M. Roché, Hommage à Jacques Allières, II, Anglet, Atlantica, 2002, p. 573-592 ; C. Pusch, Morphosyntax, Informationsstruktur und Pragmatik. Präverbale Marker im gaskognischen Okzitanisch und in anderen Sprachen, Tübingen, Narr, 2001 ; J.-L. Massoure, Le gascon haut-pyrénéen : vallées de Luz, de Barèges et de Gavarnie, Villeneuve-sur-Lot, Ego, 2003.
25 Voir http:/ /gallica.bnf.fr/SocietesSavantes
26 J. Chambers, P. Trudgill : Dialectology, 2nd ed., Cambridge University Press, 1998, ch. 1.
27 P. Bec :  Manuel pratique de philologie romane, 2 vol., 1970-1971.
28 J. Lafitte, G. Pépin : La “Langue d’oc” ou les langues d’oc ?, 2009.
29 J.-P. Chambon, Y. Greub : « Note sur l’âge du (proto)gascon », Revue de linguistique romane, 263-264, 2002, p. 473-495.

Sources principales :
– K. Baldinger : « La Langue des documents en ancien gascon », Revue de Linguistique Romane, 103-104, 1962, p. 331-347.
– P. Bec :  Manuel pratique de philologie romane, 2 vol., 1970-1971.
– E. Bourciez : La Langue gasconne à Bordeaux, 1892
– J.-P. Chambon, Y. Greub : « Note sur l’âge du (proto)gascon », Revue de linguistique romane, 263-264, 2002, p. 473-495.
– T. Field : « Présent et passé de la langue de Gascogne », in G. Latry (éd.) :  La Voix occitane : Actes du VIIIe Congrès de l’Association Internationale d’Études Occitanes, 2, 2009, p. 745-775.
– J. Gorrochategui : « The Basque Language and Its Neighbors in Antiquity » in J. I. Hualde et ali. (ed.) : Towards a History of the Basque Language, 1995, p. 31-64.
– J. Lafitte, G. Pépin : La “Langue d’oc” ou les langues d’oc ?, 2009.
– A. Luchaire : Etudes sur les idiomes pyrénéens de la région française, 1879.
– J.-L. Massourre : Le Gascon, les mots et le système, 2012.
– L. Michelena : Fonética histórica vasca, 3e ed., 1990.
– G. Rohlfs : Le Gascon : Études de philologie pyrénéenne, 2nde ed., 1970.
– R. Trask : The History of Basque, 1997.
> Et de nombreux travaux scientifiques disponibles ici.

Crédits :
– Image 1 : P. Lartigue et B. Caule (slides 1 et 2)
– Image 2 : Libourne, Livre Velu, 1479 (MS11001, p.306, f.153) (slides 1 et 2) / Oloron, Cartulaire, XVIe s (MS1AA1, p.125 – f.63) (slide 3)

Données représentatrices de l’état des connaissances en :