CULTURE POPULAIRE

Charivaris et autres justices populaires


« Xaribari, xaribari ! »

En Gascogne et Pays Basque, certaines transgressions au code moral étaient susceptibles de mettre en danger l’équilibre de la société. Les Coutumes, depuis au moins le XVIe siècle, sanctionnaient alors les coupables par des rites de défoulement collectif.

Il en était ainsi du remariage d’un veuf ou d’une veuve : le coupable, surtout si la communauté avait déjà accumulé quelques griefs à son encontre, s’exposait à la terrible sentence du charivari. Plus précisément, le charivari sanctionnait un temps de veuvage non respecté (en général 3 ans et demi pour un homme, 5 ans pour une femme), mais aussi de trop nombreux remariages, un remariage de cadet si son aîné était célibataire, ou bien une différence d’âge trop prononcée. Encore, lorsqu’une femme de la communauté s’unissait à un gabache (étranger du nord de la Gascogne) ou à un hòre binut (un étranger gascon), celui-ci devait payer quelques « biberons » (à boire) pour compenser son « vol » ou subir le rite de la sèga (on entravait la procession de mariage par des ronces). Mais si la sèga était également refusée, alors la sanction inévitable était le charivari !

Avant de passer à l’acte, les jeunes de la communauté, garants de l’ordre moral, allaient voir le coupable et lançaient les négociations : si ce dernier consentait à payer sa rançon – une barrique de vin et des jambons, le mal était racheté. Mais s’il refusait, alors les jeunes s’en retournaient préparer leur sanction… Cette dernière, insidieuse, s’abattait le soir de la nuit de noce : on sonnait à grand coup de corne devant la maison du coupable et tout le quartier, le village, voire les villages voisins, complices, venaient faire charivari. Si les acteurs principaux étaient les jeunes du village, tout le monde venait participer au jugement populaire, sauf ceux du bourg : notaires, médecins, maîtres-rentiers, patrons d’industries… « Charivari, charivari ! », la foule criait, chantait, se moquait vulgairement du charivarisé au milieu du vacarme des tambours, des poêles, des casseroles, des brama topins (tambours faits d’un pot à graisse recouvert d’une peau dans laquelle un petit trou permet de faire grincer un bâton), des tutas (porte-voix faits de bandes d’écorce de châtaignier enroulées), des esquiras (cloches de troupeau) et des coups de fusil. Comme les autres fêtes de type fête des fous, le charivari était un moment d’ « anarchie sociale » pendant lequel la société, déstabilisée, quittait le monde ordonné : la censure tombait, le travestissement était de mise, les visages se recouvraient de masques (représentant en général esprits et morts, car ces moments de remue-ménage sont propices à l’apparition des revenants)… Presque toujours nocturne, car sensible au phénomène d’inversion, le charivari pouvait se voir égayé de jeux de feu.

Ainsi, toutes les nuits, tant que le coupable ne cédait pas à la sentence proclamée, le charivari reprenait. Il pouvait durer des semaines, voire des mois entiers ! Lorsqu’enfin le charivarisé acceptait de payer, on organisait avec la rançon un banquet de clôture au cours duquel la jeunesse et le coupable – devenu un « Ranquinòt » ou une « Ranquinòte » – se réconciliaient. La faute réparée, la société retrouvait son équilibre et la communauté était hors de danger.

Si la plupart des charivaris se passaient bien, les coupables acceptant leur sort avec plus ou moins de connivence, certains pouvait malheureusement tourner au drame. Au XVIIIe siècle, 1 charivari sur 2 est violent et se termine par des litiges, quelquefois des morts ! La mobilisation des gendarmes et des douaniers ne suffisait pas à empêcher le bon déroulement du rite : les charivariseurs mettaient alors en place de véritables pièges en tendant des fils de fer dans les rues pour gagner du temps lors de leur fuite, et les petits frères organisaient de faux charivaris pour perdre les gendarmes.
Face aux plaintes de plus en plus nombreuses et aux craintes de débordement, les autorités et les notables, public hostile aux « mauvaises » mœurs des populations rurales « arriérées », ne manquaient pas de frapper l’évènement d’interdiction. Ces bourgeois érudits devinrent alors les cibles privilégiées des charivaris : médecins, instituteurs, élus… Même les curés libidineux se voyaient sanctionnés par la pratique de la juncada (ou « jonchée », qui consistait à relier les portes de deux amants par une traînée de jonc ou de paille afin de dénoncer l’odieux adultère). Toujours légitime dans sa pratique, c’est-à-dire réalisé au moment d’un remariage, le charivari pouvait ainsi devenir un instrument de contestation voire de rébellion sociale et politique.

Le charivari n’était donc pas une fête en soi, mais plutôt l’application d’une sentence d’un tribunal populaire. Cependant, il empruntait indéniablement quelques-unes de ses formes à la fête, notamment à la parade carnavalesque à laquelle il se mêlait parfois.
En effet, si le tapage nocturne ne suffisait pas, on prenait soin d’organiser un bacalan, c’est-à-dire une parade défilant de jour avec cortège d’ânes, fanfare, mannequins, costumes, au cours de laquelle était récités poèmes et chants improvisés, et étaient joués des pièces de théâtre écrites par quelques talents locaux. Ces parades charivariques, d’une très grande richesse esthétique et artistique, ont souvent été confondues avec un autre rituel de justice populaire : l’asoada.

« L’ase ben correra »

Rituel plus ancien que le charivari, souvent pratiqué à l’occasion de grandes dates comme le lundi de Pâques, l’asoada punissait elle aussi un manquement moral, mais cette fois-ci concernant la « hiérarchie » des sexes. Un mari battu, qui manquait de virilité et d’autorité envers sa femme, avait de forte chance de voir son couple « courir l’âne » (asoada en gascon, de ase « âne »). Si telle était la sentence, on asseyait alors l’homme à rebours sur sa monture, la queue de la bête entre les mains, la femme à l’endroit sur un autre âne, puis on les faisait défiler dans les rues au milieu d’un cortège de fourches et de balais, d’insultes et de moqueries, parfois de coups et de blessures. Trop violente, la pratique de l’asoada commença à décliner à partir du XVIIIe siècle. La participation forcée des victimes fut abandonnée, les voisins se travestissaient pour prendre leur place, ou bien on réalisait des mannequins qui représentait le couple, on les faisait jouer des scènes, on les trimbalait dans une charrette tirée par un âne puis on les brûlait en feu de joie, on se costumaient. Parfois les jeunes gens costumés montaient eux même des ânes et agitaient des sonnaillent dans tout le village jusqu’à la maison des victimes. Très politisée au XIXe siècle dans les Landes, l’asoada finit par disparaître à la fin de ce même siècle.

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Sources, crédits

Auteur :
Textes de Benjamin Caule (OCG).

Sources :
– C. Desplat : Charivaris en Gascogne. La morale de peuple du XVIe au XIXe siècles, 2007.
> Et de nombreux travaux scientifiques disponibles ici.

Crédits :
– Figure 1 : Roman de Fauvel, BNF, Fr. 146.
– Figure 2 : Barataria
– Figure 3 : L’Illustration, n° 232, 1847.