CULTURE POPULAIRE

Rites et pratiques collectives


Pratiques rituelles (célébrations, offrandes), pratiques festives (fêtes locales, musique, danse), jeux (quilles, courses d’échasses), savoir-faire (gestes, techniques)… Deuxième région en nombre de pratiques inscrites au Patrimoine Culturel Immatériel de la France, la Gascogne conserve une richesse et une diversité remarquables de traditions populaires au dynamisme encore bien vivace.

un Patrimoine culturel immateriel reconnu

Si toutes les traditions de Gascogne ne sont pas inscrites au Patrimoine Culturel Immatériel de France, ce dernier constitue toutefois un échantillon assez représentatif des différents genres de manifestations qui ponctuent la vie collective du pays.

Carte interactive du Patrimoine Culturel Immatériel de Gascogne

Quelques Rites

Les Halhas

Biens vivants de la Gironde jusqu’au Béarn, les halhas sont des feux qui soulignent les solstices d’été et d’hiver.

A Bagnères-de-Luchon, le brandon de la Saint-Jean (fête du feu) a lieu pour le solstice d’été, le jour de la Saint-Jean. Il est impossible de préciser la date de l’apparition du premier brandon. Ce qu’il y a de certain, c’est que le culte du feu à l’époque du solstice d’été est antérieur à l’ère chrétienne et que la transformation d’un culte païen en une cérémonie religieuse se fit avec la célébration de la fête de la Saint-Jean.
Pour la réalisation traditionnelle du brandon, le Maire demande à l’ONF (Office National des Forêts) l’octroi d’un sapin de 10 à 12 m de haut, 0 m 50 de diamètre central, écorcé. Ce tronc est transporté sur le parvis central des Thermes Chambert, bâtiment reconstruit sur les anciens thermes romains. C’est alors la préparation du brandon qui se déroule suivant un rite ancestral, par du personnel municipal spécialisé. Ce rituel réalisé en plein espace public ouvert convoque la population de tout âge qui a l’occasion d’apprendre à reconnaître ces savoir-faire et connaissances traditionnelles. Ce rituel devient de part là à la fois, de diffusion et intériorisation de rites de la fête, mais aussi un vecteur de transmission et de perpétuation de celle-ci. Le tronc est fendu soigneusement sur une grande partie de sa longueur et de sa circonférence à l’aide de coins en fer, puis les lèvres écartées sont maintenues par des coins en bois, le tout ligaturé par des cercles de fer pour éviter l’éclatement. Ensuite le brandon est planté verticalement pour en accélérer le séchage.
Le jour de la cérémonie, on garnit toutes les fentes de copeaux de bois, de paille qui forme autour du tronc une gaine très combustible.

À Capbreton, un bûcher en forme de tour, la torrèle, est embrasé, sur la place de la mairie – Place Saint-Nicolas, patron de Capbreton –, le 24 décembre à la sortie de la messe de minuit.
Cette pratique très ancienne et qui s’inscrit dans la pratique répandue des feux solsticiaux, s’appuie à Capbreton sur une légende locale historicisante qui voit là, la commémoration d’un acte de résistance des villageois face aux Normands qui faisaient régner la terreur dans toutes les villes de la côte Atlantique. Pendant une nuit de Noël, les voiles ennemies furent aperçues au large. Les villageois refusèrent de céder à la panique et décidèrent de résister aux envahisseurs. Ils apportèrent tout le bois qu’ils purent trouver et allumèrent face à l’océan un grand bûcher dont les flammes éclairaient les dunes alentour. Les villageois défilèrent ensuite toute la nuit entre le feu et les assaillants. Le va-et-vient incessant des ombres projetées impressionna l’ennemi qui crut trouver au village une résistance farouche. Les Normands renoncèrent finalement à attaquer. Capbreton et les villageois décidèrent de commémorer leur victoire.
Le bûcher est formé de troncs d’arbres agencés en forme de cheminée d’une hauteur d’environ 3 mètres, de telle façon à ce qu’il brûle toute la nuit et s’écroule vers l’intérieur. C’est aujourd’hui l’œuvre des services municipaux alors qu’autrefois les bouviers se chargeaient de cette tâche avec leurs bœufs chamarrés pour la fête. La tour est composée de bois mort, de bois en stock à la mairie et de troncs sélectionnés et coupés par les agents sur une parcelle forestière de la mairie : choisis en fonction de leur forme et de leur diamètre (longs, droits et assez épais).
Deux hypothèses sont avancées quant à la signification du mot « torrèle ». La première, la plus vraisemblable associe, du fait de son architecture, à une petite tour : une tourelle. La seconde suggère que le terme serait issu du verbe « torrar » (geler, comme souvent la nuit de Noël) en gascon. La première est néanmoins la plus vraisemblable, la torrèle étant érigée dans le passé au pied de l’ancienne tour carrée, c’est-à-dire à peu près au même endroit qu’aujourd’hui.

Dans le Bazadais, les deux solstices sont fêtés par des feux.
La halha de Nadau, celui de l’hiver, se déroule la veille de Noël et consiste à faire le tour des champs, à la tombée de la nuit, avec un flambeau de paille allumé.
L’usage des brandons mobiles n’est pas associé dans cette région à celui de feux fixes ou de bûchers. Il s’agit d’un rituel familial qui se déroule dans les champs proches de l’habitation familiale et auxquels participent les enfants accompagnés d’adultes, le plus souvent du père ou du grand-père. Le tour des champs est accompagné d’une formule incantatoire variante.
La halha de Nadau est un rituel d’abonde et de protection des récoltes. Mais, au-delà, d’autres formules renvoient clairement à l’univers des croyances populaires et aux rituels de protection relatifs aux loups-garous et à la sorcellerie.
Ce rituel agraire se déroule, en effet, à un moment précis de l’année, la nuit de Noël, qui est souvent présentée, dans les traditions populaires, comme une nuit où les sorciers sont particulièrement dangereux. La référence au chat renvoie ici au loup-garou. La fumée, dont on connaît par ailleurs, le rôle protecteur, est le moyen de vérifier s’il s’agit d’un chat ou d’un sorcier.
En outre, il convient de souligner le rôle protecteur également attribué aux clameurs, l’exclamation finale Pum apparaissant comme une formule destinée à éloigner et à se protéger des sorciers.

Focus :

Marteror, le jour des morts

les MAiadas

La mayade consiste en l’érection d’un jeune pin décoré en l’honneur d’un individu ou d’un groupe d’individus. Le tronc est orné à mi-hauteur de rubans multicolores (tricolores notamment pour les élus), de couronnes, de drapeaux, écus ou pancartes portant l’inscription « honneur à… ».

Les mais évoquent le caractère ambivalent de la date du 1er mai, dangereuse et salutaire à la fois.
La nuit du 30 avril au 1er mai est en effet celle d’un passage, périlleux comme tout passage, entre deux temps : celui du vieux (la morte-saison), celui du neuf (le renouveau). Entre les forces de la mort et celles de la vie, le combat n’est pas gagné d’avance (c’est le temps de la lune rousse et des saints de glace, qui font osciller le temps entre hiver et été). C’est pourquoi toute une série de dictons et interdits marquent le 1er mai et le mois de mai : concernant les travaux agricoles (gare aux gelées, pluies, vermine…), les naissances (peu favorables), les mariages (interdits), la lessive (à éviter…). De même, d’autres dictons et prescriptions sont liés à son côté bénéfique : la rosée du premier mai est faste, il est conseillé de s’y rouler à l’aube, de même que le lait de la première traite, et l’eau des fontaines, que l’on a eu soin de nettoyer à l’aube, et qui est censée acquérir des vertus nouvelles.

Pour se protéger des mauvaises influences et encourager les bonnes, toute la communauté, entraînée par le groupe des jeunes garçons, garants de l’ordre et du respect de la tradition, est mobilisée pour rejouer tous les ans le combat des deux forces antagoniques, avec différents gestes rituels et temps forts comme le port ou l’accrochage de rameaux et branchages pour assurer la protection des personnes, des granges et des maisons et surtout, la grande cérémonie du mai. Cette coutume, dont l’origine se perd dans la nuit des temps s’est propagée dans nombre de contrées, évoluant au fil des siècles. Dès le Moyen Age (XIIIe siècle), les paysans avaient l’habitude, le  premier mai, de planter un arbre, appelé le mai, devant la demeure de leur seigneur.
Comme c’est une très vielle coutume, l’arbre de mai a changé de forme, selon les coutumes locales, ou les époques. Il y a donc eu plusieurs arbres de mai dont les variantes landaises. Ces dernières avec l’apport des traditions liées aux arbres de la Liberté (durant la révolution et au XIXe siècle) ont aboutis à une pratique pouvant honorer diverses personnes dont des élus. Dernièrement, c’est la recherche de nouveau liens de sociabilité entre voisins ou amis qui voit se développer de nouvelles formes de cette pratique indépendamment du calendrier.

Dans les Landes le mai est partout, de toutes les circonstances : une pratique centrale dans la sociabilité communautaire. L’épicentre se situe à Tartas et irradie dans tout le département, s’arrêtant dans les premières communes du département du Gers. L’une des formes classiques, dans les Landes comme dans d’autres régions, c’est la célébration de la communauté au travers de ses élus, organisée par la classe, c’est-à-dire les conscrits : aujourd’hui les jeunes, garçons et filles, de 18 ans. Au-delà des élus ou des jeunes mariés, la mayade s’est toutefois peu à peu étendue dans les Landes à tous les « rites de passage » : anniversaire, retraite, naissance, installation d’un nouvel arrivant…

Dans le cas d’une mayade classique, la pose a lieu dans la nuit du 30 avril au 1er mai. Elle est réalisée par le groupe de jeunes, parfois appelés mayais aidés en cela par des plus jeunes : les sous-mayais (17 ans) ; et par leurs aînés et prédécesseurs : les sur-mayais (19 ans). Parfois d’autres associations peuvent s’associer pour des raisons logistiques, de sécurité, ou financières voire même directement organiser : Comité des Fêtes, Cercle taurin… L’érection du ou des mais est réalisée au terme d’un processus de plusieurs mois :
– En décembre ou janvier : rassemblement et élection des gestionnaires de la classe (président, trésorier…).
– Choix d’un parrain ou d’une marraine que l’on cherche à mettre à l’honneur. Un mai est ainsi placé devant sa maison. Il peut s’agir de la première ou la dernière fille née dans l’année, d’un commerçant… qui peut aussi en partie financer la mayade.
– Février, début des tournées chaque week-end : il s’agit d’une quête (contre le don de fleurs par exemple) qui servira à financer l’achat des pins, le bal et plus largement la fête.
– Choix du / des mais sur pieds dans les forêts de pins
– Le soir du 30 avril : décoration des mais. Parfois les jeunes y travaillent les nuits précédentes généralement dans un lieu tenu secret.
Un repas et/ou un bal, organisé par les mayais ou une association partenaire, peut être organisé dans les semaines qui suivent. De la même façon, chaque personne honorée (par exemple chacun des nouveaux conseillers municipaux) doit en retour offrir un repas, ce qui aboutit pour chaque groupe de « poseurs » à une douzaine de repas étalés entre mai et décembre. Un deuxième temps peut intervenir quand l’arbre « meurt » soit le denier jour du mois ou, parfois, à l’automne. Le mai est alors enlevé, prétexte à faire un deuxième apéritif ou une fête.
Les mayades peuvent être l’occasion de rivalités, voyant l’affrontement symbolique (parfois physique) de groupes de jeunes concurrents qui peut aller jusqu’au vol ou à la mutilation des jeunes pins sélectionnés ou à leur abattage, la nuit de l’érection, ce qui est un déshonneur pour le village. Il est de coutume de les protéger le premier soir. Certains entourent ainsi le mai d’une tresse de sapinette à laquelle est fixé du fils barbelé sur 2,50 m de hauteur.

Pour les autres types de mayades (anniversaire, retraite, accueil de nouveaux voisins), la plantation d’un mai est l’occasion de se retrouver et de célébrer l’évènement en partageant un moment convivial, renforçant ainsi les liens sociaux. La date est fonction de l’événement à fêter. Ces mais sont caractérisés par une décoration souvent très originale : divers objets évoquant la personnalité de la personne « honorée » étant accrochés au mai.

Quelques fêtes

les fêtes patronales

Si chaque ville ou village de Gascogne possède sa fête votive ou patronale, trois grandes fêtes font toutefois partie du cycle festif majeur de la Gascogne, notamment des jeunes générations pour qui elles représentent un passage obligé, véritable rite de passage : les Fêtes de Bayonne (1,5 million de personnes), les Fêtes de la Madeleine à Mont-de-Marsan (environ 100.000 personnes) et les Fêtes de Dax (600.000 personnes).

Ceux qui viennent faire la fête sont appelés en gascon « hestaires », vocable passé en français régional : « festayre ».
Des marqueurs, tels que le costume blanc et rouge (bleu et blanc à Mont-de-Marsan), dont la généralisation s’est imposée depuis une quinzaine d’années, emprunt au costume et à l’esprit des fêtes de Pampelune en Navarre espagnole, finissent de leur conférer une cohérence.
Ces fêtes s’appuient sur le culte d’un saint patron ; de même que sur l’organisation de courses de vaches (tradition gasconne dite landaise) et, depuis un siècle, de courses de taureaux empruntées à la tradition espagnole ; ces villes comptant parmi les grandes places françaises, dotées d’arènes conséquentes.
Ce sont des fêtes de rues, diurnes et plus encore nocturnes, dont le moteur est avant tout, la convivialité collective de la déambulation et des arrêts apéritifs – principalement pour les jeunes – et de repas pour les adultes.
La convivialité peut être organisée de façon associative sur le modèle des peñas espagnoles.
L’ensemble des fêtes est animé musicalement, dans les rues et les cafés, par les bandas; et agrémenté de concerts et d’animations très fournies.
Les fêtes durent cinq à six jours, l’organisation générale suivant une même architecture : ouverture officielle, avec remise des clefs ; journées thématiques (religieuses, sportives, enfants, gastronomiques…) et nuits festives, clôture officielle.
D’autres fêtes patronales participent du même modèle dans les Landes (Hagetmau, Amou, Saint-Vincent-de-Tyrosse) et en Pyrénées-Atlantiques (partie nord du Béarn : Orthez, Garlin). Plus petites, plus rurales, elles sont donc plus resserrées sur la communauté, accueillant malgré tout de nombreux visiteurs extérieurs. De la même façon, toujours en Gascogne, mais en Région Midi-Pyrénées, les Fêtes de Vic-Fezensac, très importantes et courues par les festayres.

Le Carnaval de Géronce

Le carnaval de Géronce qui attire plusieurs milliers de personnes (environ 10 000) est en fait, aujourd’hui, le carnaval de toute la vallée de Josbaig, dont il traverse et mobilise les villages. Il consiste en un grand défilé, corso fleuri, composé d’une quinzaine de chars présentant des sujets d’actualité : sociale, politique… Les chars et sa Majesté Carnaval sont précédés d’une garde conduite par un homme mûr qui va la diriger jusqu’à la fin de l’après-midi.
La garde est composée « des blancs » qui ouvrent la cavalcade et forment la garde royale de sa Majesté Carnaval. Ce sont de jeunes hommes, autrefois les conscrits, qui portent « los esquirons » (les sonnailles), c’est-à-dire des trophées de forme conique, décorés et sur lesquels sont fixées des sonnailles. Variation des anciens baladins connus autrefois en Béarn et Pays-Basque, ils sont habillés et fardés de blanc et décorent leur costume de fleurs de papier et d’astres lunaires. Cette garde est aujourd’hui composée des juniors de l’équipe de rugby. Installés en deux lignes parallèles, ils se lancent leurs trophées et le drapeau d’une ligne à l’autre, tous en même temps. Ils interviennent de façon privilégiée à l’entrée/sortie ou sortie/entrée de chacun des villages où la foule massée attend.

Le corso est accompagné d’une partie de la population masquée (« les masqués ») que les organisateurs estiment être entre 700 et 1000. C’est encore l’actualité qui donne le thème des costumes et thématiques parfois collectives. L’ensemble est accompagné par des bandas et des sonos mobiles amplifiées par de nombreux hauts parleurs qui animent chaque arrêt.

Ce carnaval est, de mémoire locale, très ancien. Il s’organisait autrefois en une cavalcade composée d’une foule déguisée et d’un unique char portant Sent Pançard.
Il a connu un renouveau dans les années 50 : chaque quartier du village de Géronce s’affrontant dans la confection de chars fleuris avec pour but de réaliser le plus beau et le plus original de tous.
La cavalcade est devenue un « Corso Fleuri ». Los esquirons, ont été créés à cette époque (le modèle existe toutefois ailleurs en Béarn et Pays-Basque), rôle tenu par les conscrits. Au début des années 70, les autres villages de la vallée de Josbaig s’associent : Orin, Saint Goin, Geüs, Aren, Préchacq.
En 1983, un personnage emblématique créé par un artiste-peintre apparaît, nommé depuis 2000 Batistou païdetouts (orthographe phonétique) (Baptiston Pairdetots en orthographe classique ; en français : petit Baptiste Père de tous).

Focus :

Charivaris et autres justices populaires

Quelques Jeux

Les quilles

Le jeu de quilles était probablement pratiqué en Gascogne comme partout dans le monde rural en France dès le XIVe siècle. 

Les hypothèses concernant l’origine des jeux de quilles sont nombreuses et variées. Les premières sources textuelles attestent de ce jeu dès le Moyen-Âge, période pendant laquelle il connut une grande faveur en Allemagne et en France, où le mot « quille », dérivé de l’ancien haut allemand kegil, apparut à la fin du XIIIe siècle dans un manuscrit de l’Érec de Chrétien de Troyes.
Certains auteurs font remonter la naissance des jeux de quilles au XIVe siècle dans les monastères ruraux d’Allemagne mais aucun texte ne le prouve formellement. En France, ce jeu est mentionné dans un « Glossaire de moyen et bas latin » de Du Cange (1610-1688), où il est fait allusion en 1378 au « jeu des grosses quilles, auquel jeu l’en gette de loin pour ferir les dites quilles d’un baston de la longueur ou environ d’une aulne. » (1378, A. N. JJ 113, pièce 182, Duc., Quillia.)
Longtemps condamné par l’Église et suspecté par le pouvoir, ce jeu populaire fut à plusieurs reprises l’objet de répressions exprimées dans des ordonnances royales : en 1337 Édouard III d’Angleterre interdit sa pratique – et tous les divertissements autres que l’arc à main ou le tir de flèches – sous peine de mort, comme le fit également Charles V de France en 1369 : en s’y livrant, les sujets négligeaient le « fait et usage d’armes à la défense de notredit Roiaume » (rappelons que le contexte était celui de la guerre de Cent Ans). Dans ces jeux, la présence du hasard et de l’argent (et donc des enjeux) suscitait la réprobation des autorités ; mais il faut également souligner que ces jeux étaient souvent pratiqués dans un même lieu : la taverne, ce qui pouvait permettre de combiner le jeu à la boisson, voire à la prostitution.

Le jeu de quilles, longtemps populaire, a suscité par la suite l’intérêt de la bourgeoisie et la royauté. Ainsi le lettré Nicolas Boileau (1636-1711) avouait qu’il avait « deux grands talents, aussi utiles l’un que l’autre à la société et à l’état, l’un de bien jouer aux quilles, l’autre de bien faire des vers ». Cependant, il faut éviter la confusion terminologique entre jeu de quilles, jeu de boules ou encore jeu de billes puisque par exemple le terme « quillard » renvoie au jeu de billard, appelé
aujourd’hui jeu de crosse. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert de 1765 cite le jeu à neuf quilles (mais pas de « quilles de neuf ») ; elle note également l’existence des quilles au bâton, variante du jeu qui se jouait avec sept quilles que l’on cherchait à abattre avec des bâtons.
Des colons anglais, allemands et hollandais auraient importé avec eux le jeu de quilles en Amérique au XVIIe siècle. Mais les parties de quilles, très populaires, étaient l’occasion de paris trop importants, ce qui incita les autorités du Connecticut à interdire ce type de jeu. À son arrivée aux États-Unis, le jeu ne comportait que neuf quilles : pour contourner la loi, les joueurs ajoutèrent en 1845 une quille au jeu, qui devint le « ten pins » (le futur bowling), c’est à dire le « dix quilles » disposées en triangle.
Entre 1912 et 1948, on observe une unification et une codification des jeux de quilles en France. Ainsi les jeux de quilles se structurent en clubs puis en fédérations : les Quilles de 8 codifient leur jeu en 1912 et créent la Fédération Aveyronnaise de Quilles en 1936, les Quilles de 6 créent en 1926 la Ligue du Sud-Ouest, les Quilles Saint-Gall créent la Fédération des Sociétés de Quilles du Haut-Rhin (1927), les Quilles de 9 se regroupent en sociétés et créent la Fédération Française des Quilles de 9 (1948) et les Quilles asphalte – figurant au programme des Jeux Olympiques de 1936 – crée une section « Asphalte » lors de la création de la Fédération Française des Sports de Quilles. Cette dernière naît en 1957, à la suite de demandes des fédérations de quilles voulant chacune obtenir une reconnaissance comme Fédération Nationale par le Ministère. Ne voulant pas multiplier les fédérations de quilles, il leur fut demandé de s’unir en une fédération unique : la Fédération Française des Sports de Quilles, qui se nomme désormais la Fédération Française de Bowling et de Sport de Quilles (FFBSQ), fédération affiliée au Comité national olympique et sportif français. Chaque discipline fédérale est organisée avec un comité technique et sportif national, des comités techniques et sportifs régionaux et des comités techniques et sportifs départementaux.

Aujourd’hui, les sports de quilles existent dans toutes les régions de France, surtout en Gascogne où se pratique les quilles de trois, les quilles de 6 (avec sa variante au maillet) et les quilles de 9.

La Course landaise

La course landaise est une pratique sportive et culturelle caractéristique du sud-ouest de la France qui met en présence, face à face, un homme et une vache sauvage dans un espace dédié, les arènes. L’art de l’esquive est ici pratiqué à un haut niveau par un jeu d’écarts ou de sauts, auquel répondent la vivacité et l’intelligence de la coursière (vache).

Au-delà du spectacle unique que représente la course landaise, elle est une des expressions les plus originales de la culture gasconne. Associée aux fêtes locales, elle s’exprime chaque année dans des cadres intergénérationnels et intégratifs. On y vient en famille et entre amis et on décode les signes de cet art aux touristes de passage.

La course landaise ne peut se concevoir sans musique. Avec un répertoire dédié, elle est le moment fort de l’année, où les harmonies et les bandas mettent un point d’honneur à animer avec entrain la course de leur localité.

Par ailleurs, cette pratique sportive marque durablement le territoire. Depuis longtemps, des arènes de différentes formes sont présentes dans les villes et petits villages, où elles sont l’enjeu d’embellissements et de restaurations, très souvent assurés par des bénévoles. Les élevages se caractérisent par des espaces bocagers complexes qui respectent le caractère sauvage des coursières, tout en maintenant une biodiversité remarquable.

La course landaise entretient le partage de valeurs fortes, dans lesquelles toute une population s’associe et se reconnaît. Elle est administrée par la Fédération française de la course landaise, agréée par le ministère de la Jeunesse et des Sports depuis le 18 septembre 1973.

Focus :

Les arènes

(à venir)

Quelques instruments

La Boha

Cet instrument de musique à vent, sorte de clarinette double, appartient à la famille des cornemuses qui compte plus d’une vingtaine de types différents sur le territoire de France, instruments majoritairement dotés d’un seul tuyau mélodique à anche double.

La boha appartient, elle, à une catégorie très particulière de cornemuses à anches simples dans laquelle deux tubes de même taille, placés sur la même souche, permettent au musicien de développer un jeu polyphonique et des effets rythmiques.
La boha est donc une cornemuse à sac dont le pied monoxyle de section rectangulaire comporte deux perces longitudinales. Le tuyau mélodique possède cinq trous de jeu à l’avant et un à l’arrière, et le tuyau « semi-mélodique » un seul trou de jeu. La notion de « mélodique » doit être ici relativisée, le jeu pouvant être également rythmique sur les deux tubes. Selon Marie-Barbara Le Gonidec (Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain du C.N.R.S.) : « Une des particularités de la boha est d’être, si l’on veut bien accepter cette expression, un véritable « fossile vivant ». Les deux canaux parallèles correspondent au tuyau mélodique, percé de cinq trous de jeu, et au tuyau semi-mélodique, percé d’un seul trou. Ce dernier ponctue la mélodie principale et assure, la plupart du temps, un rôle rythmique en contrepoint. Il n’y a donc pas de bourdon qui émet une note pédale soutenant la mélodie tout au long du jeu, mais l’effet polyphonique propre à toutes les cornemuses est bien audible et même développé de façon plus complexe que pour les cornemuses à bourdon »1.
La Boha était utilisée au XIXe siècle pour faire danser, pour animer les fêtes locales comme les passe-rues, les maïades, les noces. Elle était pratiquée par un musicien seul ou avec un ou deux compères jouant de la vielle, du fifre, du violon et aussi du tambour.

De nos jours, elle continue à animer les bals, noces et elle participe pleinement à l’expression musicale gasconne y compris dans la musique actuelle. Sa pratique est aussi portée au plus haut niveau grâce à un enseignement de qualité. Quatre bohaires sont aujourd’hui lauréats, catégorie instrument solo, du concours du festival international des maîtres sonneurs de Saint-Chartier/Ars (36).

L’ethnomusicologue Lothaire Mabru écrit en page 7 de La cornemuse des Landes de Gascogne : « Le témoignage le plus ancien que nous connaissons est une représentation sculptée. A l’intérieur de l’église d’Arx en Garbardan (40) se trouvent 2 sculptures (1522) à la retombée de deux voussures. L’une montre un musicien jouant d’une flûte à trois (?) trous et d’un tambour, l’autre figure un joueur de cornemuse. Cette dernière réunit certains des critères d’identification de la
boha : un tuyau d’insufflation pour gonfler la poche, une pièce pourrait être le « pihet « . On peut donc émettre l’hypothèse selon laquelle elle était utilisée en Gabardan du moins dès le début du XIVe siècle ».
De nombreux témoignages nous rapportent une pratique de la boha bien vivante au XIXe siècle. De toutes les fêtes, elle participe pleinement à la vie sociale. Ce siècle sera celui des descriptions d’une pratique vivante, cependant c’est aussi le siècle où l’ensemble des campagnes françaises seront traversées d’innovations et de nouvelles danses s’imposeront. La pratique de la boha va donc décliner à la fin du XIXe siècle, mazurkas, valses et scottishs imposant aux musiciens une gamme
tempérée dont l’ambitus est supérieur à celui de la boha. Cette difficulté est largement aggravée par l’arrivée d’instruments, comme l’accordéon diatonique, parfaitement adaptés à ce répertoire, facile à acheter et à entretenir, sans oublier un engouement populaire qui favorise ces changements.

Dans les années 1920, elle continue à être sonnée par certains musiciens de tradition orale au moment où sont créés les premiers groupes folkloriques qui sont, en fait, entièrement formés de musiciens routiniers dont des bohaires. C’est le cas du dernier sonneur de cette génération Jeanty Benquet décédé en 1957 qui joue aussi bien dans le groupe folklorique de Bazas que pour animer des tournées de conscrits ou des bals de campagne. De cette période nous est parvenu un unique
document sonore enregistré en 1939 alors que Jeanty Benquet jouait avec le groupe folklorique « Lous Bazadès » : La Gascogne, PTT 1939 – N° 443.

Dans les années 1960, la boha suscite un regain d’intérêt. Sa disparition évitée de justesse par le dynamisme du mouvement revivaliste des années 1970 puis par celui de nouveaux acteurs. Ils ont, par de nouvelles recherches et reconstructions, porté la pratique de l’instrument et de ses dérivés jusqu’à aujourd’hui. En effet, suite à des recherches menées par Pierre Corbefin, une Boha ancienne retrouvée au Musée Paul Dupuy de Toulouse servira de modèle à Alain Cadeillan. Il fabriquera ses propres exemplaires et les utilisera dans son groupe musical (Perlinpinpin Fôlc). Parallèlement des études avaient aussi été initiées par Charles Alexandre. La boha évoluera ensuite avec l’atelier du conservatoire Occitan de Toulouse pour pouvoir jouer dans une tonalité commune à d’autres instruments.

A partir de ces réalisations, entre 1980 et 2000 une dynamique s’est créée autour de l’instrument avec notamment l’action de l’association des Bohaires de Gasconha, l’obtention de diplôme d’enseignant par des joueurs émérites et l’introduction de l’enseignement dans certains conservatoires.
Aujourd’hui, la boha c’est :
– plus de 300 sonneurs réguliers dont 200 adhérents à l’association des Bohaires de Gasconha,
– plusieurs ateliers de facture instrumentale professionnels,
– une quinzaine d’enseignants diplômés d’état actifs dans les conservatoires et associations.

Le terme boha est le nom courant actuel de l’instrument ancien et de ses déclinaisons récentes. Il était nommé aussi autrefois selon les aires et les parlers de langue d’Oc : boha-au-sacbohicachabretachalaminabonlora.
L’enquête linguistique effectuée en 1954, en Gascogne, sous la Direction du professeur Jean Séguy de l’Université de Toulouse, pour la réalisation de l’Atlas Linguistique et ethnographique de la Gascogne, recense les noms donnés à cet instrument suivant leur localisation géographique. Ainsi, la carte réalisée d’après cet ouvrage montre que :
– le mot bohaussac avec sa variante boha-au-sac était plutôt connu dans la Haute-Lande (nord du département des Landes et Landes girondines),
– le mot boha dans la partie centrale des Landes (Petites-Landes, Marsan, Marensin, Brassenx),
– le nom de bohica apparaît aussi mais très localisé à l’Armagnac.
D’après les enquêtes menées par l’ethnomusicologue Lothaire Mabru et le témoignage de l’écrivain Gabriel Cabannes, le terme bonlora est utilisé dans le Bazadais, une partie des Landes girondines et des Petites Landes.
Des sources écrites, plus anciennes, viennent compléter ces informations. Ainsi le Dictionnaire de la Grande Lande de Félix Arnaudin, grand folkloriste landais de la fin du XIXe siècle, conforte, pour les Grandes et Petites landes, les données de l’Atlas linguistique. Chalamina est également cité pour quelques villages. Le joueur de cornemuse y est nommé bohaire.
Pour la partie Nord-Est de l’Aquitaine, Dordogne et Lot et Garonne, l’Atlas linguistique cite deux prononciations très proches, tiabreta ou tsabreta. La cohérence entre le nom de la cornemuse dans cette région, tiabreta, et le nom donné au musicien sur une carte postale, thiabretaire, indique que
le mot tiabreta, cité par l’Atlas linguistique, fait vraisemblablement référence à la boha dans la région de Casteljaloux alors qu’au-delà de la Garonne, tiabreta désigne une cornemuse très différente.

En complément de ces éléments, nous constatons que l’origine connue ou probable de la totalité des instruments anciens retrouvés (18 à ce jour), représentés (dessins, photos, cartes postales anciennes) ou cités (livres, collectages), se situe dans une zone incluant Uzeste(33), Sabres(40), Le Sen(40), Bazas(33), Casteljaloux (47), c’est-à-dire au cœur même de la zone définie par les linguistes.

Le Tom-tom

Le tambourin à cordes ou, en gascon tamborin et de façon plus populaire, tom-tom, est un instrument à cordes frappées de la famille organologique des tambour-bourdon. Ces cordes, de quatre à douze, frappées par une baguette de bois souvent gainée de cuir nommée pimbo, sont accordées généralement en tonique, on retrouve par exemple la quinte la-mi ou sol-ré. Ainsi, le tambourin à cordes produit une basse mélodicorythmique.

La qualité d’un tambourin à cordes se mesure par sa capacité à émettre le son et la percussion. Ainsi, l’auditeur perçoit la musique (la base sol-ré ou la-mi) en même temps que la percussion des cordes qui doit se ressentir. D’autres préfèreront la résonance grave de l’instrument. Bien que le tom-tom soit un instrument à part entière, traditionnellement il n’est pas joué seul. De sa main libre, le musicien joue de la flûte à trois trous nommée flabuta. L’un et l’autre forment un couple presque indissociable nommé couple flûte à trois trous, tambourin à cordes. Pourtant, les fabricants de tambourins à cordes ne fabriquent pas la flûte. Il faut alors se tourner vers un autre facteur pour s’en procurer une. À noter que dans les expressions artistiques contemporaines le tambourin seul peut servir de base mélodico-rythmique à un chanteur.

Le tambourin à cordes est d’abord et avant tout un instrument qui sert à accompagner cérémonie et danses. Il réunit, avec la flûte qui l’accompagne, les trois conditions pour faire de la musique qui se danse : le rythme, l’accompagnement, en l’occurrence la musique bourdon du tambourin, et la mélodie garantie par la flûte à trois trous.
Il existe deux principales méthodes de fabrication du tambourin à cordes : le monoxyle, c’est-à-dire que la boîte est réalisée à partir d’un seul bloc de bois, et le tambourin luthier, composé de plusieurs pièces assemblées. On trouve ces deux méthodes de fabrication sur l’ensemble du territoire du tambourin à cordes, l’ouest des Pyrénées. Pour le tambourin « luthier », la caisse de résonance est construite à partir de cinq pièces de bois : un fond, deux éclisses et deux tasseaux.
La table d’harmonie est la sixième et dernière pièce sur laquelle sont découpées une ou plusieurs rosaces, elle est ensuite apposée sur la caisse pour la fermer. Les morceaux sont préalablement taillés et cintrés avant d’être collés ensemble. L’instrument est couronné du chevillier avec les clefs d’accordage, alors que le tasseau inférieur soutient le cordier sur lequel sont fixées les cordes.
On peut noter une autre façon de faire au niveau du tasseau inférieur avec le système exclusif élaboré par Jean Baudoin, qui permet d’ajuster plus finement l’instrument. Sur la table d’harmonie, le fabricant fixe deux chevalets, un à la base de l’instrument, l’autre à la tête. Ces deux chevalets soutiennent les cordes sur l’instrument et transmettent la vibration de la corde à la table d’harmonie qui la transmet à l’air compris dans la caisse de résonance, produisant ainsi un son. Le cavalier, petite pièce de métal, généralement du cuivre entourant les cordes sur le chevalet de tête, permet la création du son particulier du tambourin à cordes et en fait sa caractéristique organologique « le bourdon ». Le son produit par cet instrument est accompagné par un « zzing », qui pour les autres instruments de musique est une nuisance. Pourtant, ce « zzing » fait partie intégrante du son du tambourin à cordes. Il doit être ajusté pour être présent au début de la percussion, c’est-à-dire à l’attaque, tout au long de la résonance ou alors plutôt à la fin. C’est le musicien qui décide ce qu’il recherche au niveau du son et c’est aux fabricants de répondre à leurs attentes. L’instrument est terminé quand il sera verni et que les cordes seront posées. Cependant, il continue d’évoluer. Sa sonorité ne sera pas la même six mois plus tard quand l’instrument sera mûr. Comme tous les instruments à cordes, le jeu régulier du tambourin entretien et bonifie sa sonorité. Un instrument de lutherie est plus facile à réparer puisqu’il suffit de changer la pièce défectueuse. Dans le cas du tambourin monoxyle, sa réparation est plus difficile, voire impossible.

Focus :

La construction de la Tradition à travers l’histoire des musiques populaires

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Sources, crédits

Auteurs :
Textes issus des notices de l’Inventaire du Patrimoine culturel immatériel en France.

Notes :
1 M.-B. Le Gonidec : « La collection de cornemuses du musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée », Revue des musées de France, n° 3, 2009.

Sources principales :
@ Inventaire du Patrimoine culturel immatériel en France
> Et de nombreux travaux scientifiques disponibles ici.

Données représentatrices de l’état des connaissances en : août 2022