HISTOIRE &
ARCHÉOLOGIE

Second
Moyen Âge


Au milieu du XIe siècle, à la faveur d’une crise successorale, la Gascogne passe sous le contrôle des ducs d’Aquitaine. Alors à la tête du duché, la dynastie des comtes de Poitiers tente de donner une cohésion à ce vaste ensemble territorial aux langues et aux coutumes bien différentes. La place exceptionnelle accordée à la Gascogne sur la célèbre mappemonde du Beatus de l’abbaye de Saint-Sever (Landes), réalisée pendant cette phase de basculement dynastique, ne correspond alors plus aux réalités politiques.

Mappemonde du Beatus de Saint-Sever, XIe siècle

entre rois de France et rois d’Angleterre

En Gascogne, la suzeraineté du duc d’Aquitaine n’est pas contestée mais l’Armagnac, le Comminges, le Fezensac, la Bigorre et le Béarn échappent peu à peu à son autorité. En Poitou et en Limousin la situation est différente. À l’ouest les seigneurs reconnaissent la suzeraineté ducale mais s’efforcent d’en limiter les pouvoirs. À l’opposé, les barons établis dans les zones orientales bénéficient d’une position marginale propice à l’affirmation de leur autonomie. Ces terres éloignées du pouvoir central sont en effet en contact direct avec les prétentions capétiennes et si certains de ces seigneurs des confins se reconnaissent vassaux du duc d’Aquitaine, ce dernier évite d’intervenir dans leurs domaines. Ce compromis politique s’explique par deux raisons : d’abord parce que le duc d’Aquitaine est lui-même vassal du roi de France, ensuite parce qu’il souhaite éviter un transfert d’hommage des barons vers un autre prince. La période se caractérise donc par le règne des seigneurs féodaux dont la fidélité s’obtient davantage par négociation plutôt que par soumission.

Au XIIe siècle, l’Aquitaine est surtout renommée pour être un foyer de la nouvelle culture courtoise et de la poésie des troubadours. Depuis le duc Guillaume IX (1087-1127), la cour ducale est sans conteste la plus raffinée du royaume de France. Les ateliers d’enluminures se multiplient sur le territoire et ses alentours (Moissac, Limoges et Albi sont passés à la postérité). Les orfèvres du Limousin se spécialisent dans les émaux et confectionnent des objets exportés dans toute l’Europe. 

Reliquaire de Thomas Becket, ateliers de Limoges (premier quart du XIIe siècle)

La naissance du conflit franco-anglais

Lorsque se présente en 1137 l’opportunité d’unir son fils, le futur Louis VII, à l’héritière du duché d’Aquitaine, Aliénor, le roi de France Louis VI le Gros (1108-1137) n’hésite pas. Ce mariage offre l’occasion aux Capétiens, dont le domaine est alors limité à une partie du Bassin Parisien, de s’étendre vers l’ouest en intégrant l’Aquitaine. Les noces sont célébrées le 25 juillet 1137 à Bordeaux et en décembre Aliénor est couronnée reine de France.
Cependant, le projet de rattacher le duché d’Aquitaine au domaine royal capétien sous l’autorité unique du roi de France échoue. Aliénor et Louis VII ont des personnalités radicalement différentes et, après maints conflits conjugaux, le mariage est annulé en mars 1152. Aliénor devient aussitôt l’héritière la plus convoitée du royaume de France comme en témoignent les deux tentatives d’enlèvement dont elle est la cible. Deux mois à peine après cette annulation, la duchesse épouse Henri Plantagenêt, duc de Normandie et prétendant à la couronne d’Angleterre. Considéré par Louis VII comme une provocation et une trahison de la part de ses deux vassaux, ce rapide revirement politique marque le début de ce que l’on peut considérer comme une première guerre de Cent Ans et les combats s’engagent aux marges des duchés de Normandie et d’Aquitaine. Malgré les différentes trêves et traités de paix souscrits entre les deux partis, les hostilités ne cessent jamais réellement. 

À cette époque, les Plantagenêt possèdent en plus de la Normandie, les comtés du Maine, d’Anjou et de Touraine. Le ralliement de l’Aquitaine à leurs domaines place immédiatement le roi de France en infériorité territoriale dans son propre royaume. Cette position dangereuse s’aggrave lorsque le nouvel époux d’Aliénor accède au trône d’Angleterre sous le nom d’Henri II en décembre 1154. La duchesse est pour la seconde fois couronnée reine et c’est finalement l’héritier d’Angleterre, et non de France, qui doit lui succéder à la tête de l’Aquitaine. Enfin, en 1166, Henri II met la main sur le duché de Bretagne, consolidant ainsi ses possessions continentales. Avec les terres d’Angleterre, d’Irlande, d’Écosse et de France, le royaume d’Henri II et d’Aliénor forme alors ce que les historiens appellent l’ « empire Plantagenêt ».

Gisants d’Aliénor d’Aquitaine et Henri II Plantagenêt (XIIIe siècle). Abbaye royale Notre-Dame de Fontevraud (Maine-et-Loire)

Ces changements affectent les relations entre les deux royaumes car Henri II et ses successeurs se retrouvent dans une situation féodale complexe : alors rois d’Angleterre, ils se voient réclamer les uns après les autres l’hommage vassalique dû aux rois de France pour leurs domaines continentaux, ce qu’ils cherchent à éviter en raison du caractère de soumission que revêt cette cérémonie pour un roi. De plus, les régions récalcitrantes à leur suzeraineté – comme l’Irlande et l’Écosse – s’appuient sur le soutien militaire et diplomatique des Français pour faire valoir leurs revendications. En France, même si le droit féodal permet aux souverains de consolider petit à petit leur autorité (les règnes de Philippe Auguste ou Philippe le Bel en sont de bons exemples), les grands barons savent tirer profit des périodes de fragilité monarchique (comme durant la minorité de saint Louis) pour modifier leurs alliances, comploter et contester l’autorité royale.
En Aquitaine – appelée Guyenne dès le XIIe siècle par l’adaptation en langue d’oc du mot latin Aquitania devenant Aguiaina puis Guienne – la domination des rois-ducs anglais devient un facteur de prospérité pour un secteur d’activité bien particulier : le vignoble. Entre 1204 et 1224, les aléas du conflit franco-anglais amputent en effet le duché de sa partie septentrionale. Après la conquête de la Rochelle par les Capétiens en 1224, le duché de Guyenne – réduit à la seule Gascogne et au sud de la Saintonge – se recentre sur Bordeaux où transitent désormais les vins de la région exportés vers les marchés anglais.

Siège de La Rochelle par Louis VIII en 1224

D’une guerre à l’autre

En trois siècles, l’interminable conflit franco-anglais connaît de multiples rebondissements. D’abord favorable aux Anglais, la situation bascule dans la première moitié du XIIIe siècle sous les règnes des Plantagenêt Jean Sans Terre (1199-1216) et Henri III (1216-1272). Cette première guerre de Cent Ans s’achève sur le Traité de Paris, ratifié en 1259, par lequel Henri III abandonne à saint Louis (1226-1270) ses prétentions sur la Normandie, le Maine, l’Anjou, la Touraine et le Poitou tout en prêtant un hommage-lige au roi de France pour la seule possession continentale qu’il conserve : la Guyenne.

De son côté, le duché de Bretagne passe aussi dans l’obédience capétienne. Enfin, lassée par les multiples taxes et impôts levés pour financer les guerres ainsi que par la mauvaise gestion politique du royaume, la noblesse anglaise entre en révolte contre ses souverains.

La paix à laquelle saint Louis croyait être arrivé par les clauses du traité de 1259 ne dure pas plus d’une génération. Les plaintes des sujets gascons en cas de conflit avec le roi-duc étant désormais portées devant la cour du roi de France, celui-ci profite de la possibilité de confisquer le duché de son vassal si ce dernier refuse un appel à comparaître. Les hostilités reprennent en 1294-1303 et 1323-1327 puis le conflit prend un visage dynastique lorsque le roi d’Angleterre, Édouard III (1327-1377), revendique au nom de sa mère la succession au trône de France.

La confrontation reprend en 1337, c’est la « guerre de Cent Ans » des manuels scolaires. Le roi d’Angleterre Édouard III, assisté de son fils Édouard de Woodstock (dit le Prince Noir), remporte dans un premier temps d’éclatantes victoires à Crécy (1346) et Poitiers (1356). Les difficultés qui en découlent, aggravées par un retournement de la conjoncture économique et démographique, font basculer la France dans une guerre civile mêlant toutes les couches de la société (révolte des bourgeois de Paris menée par Étienne Marcel, Jacqueries, crise dynastique entre les partisans des Valois et ceux de Navarre). Ce n’est qu’au prix de vastes réformes et d’une grande habileté stratégique et politique que le Valois Charles V (1364-1380), aidé par le connétable Bertrand Du Guesclin, parvient à mobiliser ses vassaux et à reprendre les territoires abandonnés aux Anglais lors du traité de Brétigny-Calais (1360). Las de la guerre et de ses conséquences, endettés et ne touchant plus les soldes promises par les rois-ducs anglais, une large partie des seigneurs gascons finit par prendre le parti du roi de France.  Un temps cependant, les Anglais reprennent l’avantage à la faveur de la folie de Charles VI (1380-1422), de la guerre civile entre Bourguignons (alliés des Anglais) et Armagnacs, et de la signature, à leur avantage, du Traité de Troyes (1420) déshéritant le dauphin de France, Charles, au profit du roi d’Angleterre Henri V.

Le retournement de situation en faveur des Français est finalement la conséquence de l’intervention de Jeanne d’Arc en 1429. Les victoires qu’elle remporte au service du roi de France Charles VII (1422-1461) qu’elle conduit au sacre à Reims, ainsi que la dimension miraculeuse qui imprègne ces événements ont un fort impact psychologique – que certains ont qualifié de « sentiment national » – sur les populations du royaume de France. Peu à peu, abandonnés par les Bourguignons, les Anglais entament leur retrait du continent. Vaincus à Castillon le 17 juillet 1453, ils abandonnent définitivement l’Aquitaine aux Français, au grand dam des Bordelais qui perdent ainsi les privilèges commerciaux assurant leur prospérité. Il faudra attendre le XVIIIe siècle pour que la cité retrouve un rayonnement à la fois économique et intellectuel.

Gouverner à distance

Les rois d’Angleterre et ducs d’Aquitaine doivent faire face à plusieurs difficultés dans le gouvernement de l’Aquitaine. La première d’entre elles est sans conteste la distance séparant le duché, situé sur le continent, et le centre du pouvoir monarchique basé en Angleterre. La traversée maritime, souvent périlleuse et soumise aux aléas météorologiques, aggrave encore les conséquences de cet éloignement. La deuxième difficulté prend racine dans la permanence de la guerre. Entre les conflits armés mettant aux prises les rois d’Angleterre et les Gallois, Écossais et Irlandais, les guerres civiles et la rivalité avec le royaume de France, les Plantagenêt ont rarement le temps et l’argent nécessaires à consacrer à l’organisation administrative et militaire de l’Aquitaine. Enfin, il est évident que le statut féodal du duché contribue largement à miner l’autorité des rois-ducs. Le Traité de Paris ratifié par Henri III et saint Louis en 1259 a pour conséquence de placer le duché sous la suzeraineté directe du roi de France et donne ainsi l’opportunité aux Gascons de remettre fréquemment en question celle du roi-duc.
Malgré ces obstacles importants qui ont largement contribué à mettre un terme à cette « Aquitaine anglo-gasconne », plusieurs souverains britanniques se sont efforcés d’améliorer le gouvernement du duché, permettant ainsi l’installation d’une administration nouvelle.

L’organisation du pouvoir

L’administration anglaise se caractérise par une apparente centralisation, ce qu’illustrent les Rôles gascons1 puisque la majeure partie des textes envoyés depuis l’Angleterre provient de Westminster. Cette administration est dominée par le roi, son conseil (la Curia regis), le Parlement et l’Échiquier de Londres. Contrairement au Parlement de Paris qui fait office de cour supérieure de justice, celui de Londres rassemble des prérogatives législatives, judiciaires, financières et politiques. Devenu institution régulière sous le règne d’Édouard Ier (1272-1307), il se compose de la chambre des Lords, rassemblant barons et prélats du royaume, et de la chambre des Communes, représentée par des membres élus (deux chevaliers par comté et deux bourgeois par ville). La cour de l’Échiquier est quant à elle une administration fiscale particulièrement efficace dont les origines remontent à la fin du XIe siècle. Placée sous l’autorité du Trésorier, son rôle est de gérer le domaine royal et l’ensemble des revenus de l’État.

La dépendance administrative du duché d’Aquitaine à ces grandes instances londoniennes ainsi que l’absence d’une autorité forte et constante sur le terrain provoquent des tensions auxquelles certains des rois-ducs tentent de remédier par un effort de décentralisation des pouvoirs.

Focus :

La société médiévale

La réforme administrative d’Édouard Ier

Représentant de l’autorité ducale en Aquitaine, le sénéchal de Gascogne ne parvient pas à gouverner le duché au XIIIe siècle conformément aux souhaits des sujets. Faute de revenus suffisants pour eux-mêmes et les officiers qui les relaient – ce qui les contraint à pressurer les contribuables nobles et non nobles –, faute aussi d’une force militaire permanente, les sénéchaux manquent cruellement de moyens. Les rois-ducs agissent aussi à leur encontre : leurs gages sont irréguliers et variables, les appels en matière judiciaire sont directement envoyés à Londres, et des arrêts royaux sont même rendus au mépris de la justice du sénéchal. Difficiles à soumettre quand les ducs résidaient encore dans le duché, la noblesse et la bourgeoisie urbaine accentuent leurs velléités autonomistes.

Retour d’Henri III et de son épouse Éléonore en Angleterre après un séjour en Gascogne en 1242. 

La menace française et la révolte de certains seigneurs gascons en 1242-1243 (comme le sire de Montravel, partisan des Français) font néanmoins prendre conscience à Henri III (1216-1272) des effets néfastes provoqués par l’absentéisme ducal. La capitale même du duché, Bordeaux, est en proie à l’agitation des factions bourgeoises. L’état d’extrême fragilité dans lequel se trouve alors l’Aquitaine finit par convaincre le roi de la nécessité d’affermir l’autorité publique : en 1243, les gages du sénéchal de Gascogne deviennent enfin fixes et réguliers et, le 1er mai 1248, Henri III nomme Simon de Montfort, comte de Leicester, « garde » de la Gascogne pour une durée de sept ans.
Celui-ci dispose de pouvoirs étendus mais la brutalité caractérisant son gouvernement provoque un vaste soulèvement en Gascogne. Simon de Montfort est finalement rappelé en Angleterre et c’est le fils du roi, le futur Édouard Ier, qui est nommé à la tête du duché en 1252.

Un séjour de dix-sept mois en Aquitaine suffit au prince Édouard pour identifier les principaux maux dont souffre cette dernière. Lors de son retour en Angleterre en octobre 1255, Bordeaux est devenue la capitale administrative, politique et financière du duché. Les services financiers et la majeure partie de l’administration générale ont été rassemblés au palais de l’Ombrière. Désormais, c’est à Bordeaux que sont données les instructions et que les requêtes seront reçues. C’est aussi à Bordeaux, et non plus à Londres, que les affaires ordinaires sont expédiées. La création des Rôles gascons en 1273 et la grande enquête des reconnaissances féodales menée entre 1272 et 1276 (Recogniciones feodorum in Aquitania, édition de Charles Bémont numérisée sur Gallica) reflètent parfaitement cette volonté nouvelle d’organiser, de clarifier et de structurer efficacement les vieilles institutions du duché d’Aquitaine. L’intérêt du roi Édouard Ier pour son domaine continental est resté constant jusqu’à sa mort en 1307. Il séjourne à quatre reprises en Aquitaine (voyages durant lesquels il fait montre d’une générosité ostentatoire) et étend les pouvoirs du sénéchal de Gascogne dont le rôle diplomatique devient capital après le Traité de Paris de 1259.

Hommage d’Henri III à saint Louis en 1259

Cet accord conclu entre Henri III et saint Louis place l’intégralité du duché sous la suzeraineté du roi de France changeant considérablement la donne en Gascogne. En effet, les devoirs vassaliques peuvent, entre autres, amener le duc d’Aquitaine à combattre dans l’ost de son suzerain mais autorisent aussi le roi de France à exercer sa justice sur les sujets du duché. Ces nouvelles prérogatives françaises s’opposent aux coutumes de Gascogne que le duc et ses sénéchaux jurent de respecter lors de leur investiture ou entrée en charge : selon ces coutumes, les Gascons ne peuvent être contraints à combattre au-delà de leurs frontières (c’est-à-dire au nord de la Garonne) et ne peuvent être jugés en dehors de certaines limites (qui peuvent être celles d’une seigneurie ou d’un diocèse par exemple). Trahis par l’hommage d’Henri III, les Gascons ne tardent pas à retourner la situation à leur avantage en appelant constamment l’arbitrage judiciaire du Parlement de Paris.

Face à cette contestation de leur souveraineté qui sape davantage leur autorité, les rois-ducs chargent désormais les sénéchaux de Gascogne de défendre leurs intérêts à Paris, ce que fait par exemple Antonio de Pessagno pour Édouard II (1307-1327). Dans un document daté du 3 novembre 1317, le roi ordonne qu’en plus de son salaire de sénéchal fixé à 2000 livres tournois, Antonio de Pessagno en reçoive 5000 pour ses frais au Parlement de Paris. Le sénéchal doit être aussi raisonnablement remboursé de tous ses déplacements en dehors du duché. Le texte révèle non seulement qu’Antonio de Pessagno se rend régulièrement au Parlement de Paris mais aussi que l’office de sénéchal de Gascogne est désormais bien rémunéré (C61/32, 11, membrane 16, 31).
Le début de la guerre de Cent Ans interrompt opportunément ces appels en 1337.

La principauté d’Aquitaine (1362-1372)

Si Édouard II (1307-1327) conserve une attention sur l’Aquitaine, son règne troublé ne lui permet pas de poursuivre l’œuvre de son père.

Ne prenant l’initiative d’aucune nouveauté, il se borne à maintenir le fonctionnement administratif mis en place dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Il prend néanmoins soin de surveiller ses officiers, de punir leurs abus et de rappeler les limites de leurs prérogatives. Le 20 mai 1318, à la suite de ce qui semble être un conflit de juridiction entre la paroisse de Reilhac et la baylie de Montfaucon (Lot), et durant lequel le bayle commet plusieurs exactions (extorsion d’argent, saisies arbitraires, convocations illégales aux assises de Montfaucon), Édouard II ordonne que les habitants de la dite paroisse soient placés dans la baylie de Montfaucon. Néanmoins, le roi précise que le bayle ne peut contraindre ces derniers à répondre ou être cités aux assises de Montfaucon, hormis pour les cas les plus graves (C61/32, 11, membrane 9d, 206).

Couronnement du roi Édouard II

Exceptionnel par sa longévité, le règne d’Édouard III (1327-1377) place à nouveau le duché de Guyenne au cœur des préoccupations anglaises.

Tous deux désireux de reprendre le vieux conflit opposant la France et l’Angleterre, Édouard III – qui revendique le trône de France au nom des droits de sa mère – et Philippe VI de Valois (1328-1350) entrent en guerre en 1337 sous de futiles prétextes (face au refus de livrer le traître Robert d’Artois, réfugié en Angleterre, le roi de France ordonne la confiscation du duché d’Aquitaine). C’est le début de la guerre de Cent Ans. Jusqu’en 1369, la situation est favorable à Édouard III et à son fils Édouard de Woodstock (le Prince Noir) qui remportent des victoires majeures (Crécy en 1346, Poitiers en 1356) aboutissant à la signature du Traité de Brétigny-Calais le 8 mai 1360. L’accord est particulièrement avantageux pour les Anglais qui étendent leur souveraineté sur le Poitou, l’Angoumois, le Limousin, le Périgord, la Saintonge, l’Agenais, le Quercy, le Rouergue, la Bigorre, l’Armagnac et le Béarn.

Édouard III, roi d’Angleterre

Occupé à combattre sur plusieurs fronts (notamment en Flandre et en Écosse) et voulant décharger le peuple anglais du coût financier de la guerre en Aquitaine, Édouard III se résout à prendre une décision radicale : le 19 juillet 1362 il crée une principauté d’Aquitaine autonome dont il confie le gouvernement à son fils Édouard de Woodstock (C61/75, 36, membrane 16, 54).

Focus :

Les officiers du duché

Même si le nouveau prince doit l’hommage vassalique à son père (C61/75, 36, membrane 8, 74), le roi rétablit enfin par cet acte l’autorité forte qui faisait défaut à l’Aquitaine depuis la mort de la duchesse Aliénor en 1204. Cette élévation du duché en principauté se traduit de deux manières dans les Rôles gascons : d’abord par l’enregistrement d’une série d’actes organisant le départ du Prince Noir et de sa suite (voir notamment les nombreuses lettres de protections accordées en septembre 1362 à ceux qui s’embarquent au service du prince en Gascogne, (C61/75, 36, membrane 4, 98), ensuite par une lacune documentaire concernant l’administration du duché entre 1363 et 1372 témoignant de l’autonomie de la principauté puisque les décisions ne sont plus prises depuis l’Angleterre. Si les enregistrements ne cessent pas pour autant, ils ne concernent plus que les protections et attournements (procurations confiées à deux personnes) des hommes quittant l’Angleterre pour l’Aquitaine ainsi que les appels judiciaires les plus problématiques. En tant que suzerain de la principauté, Édouard III conserve ainsi un regard vigilant sur les affaires continentales.

Édouard III accorde en 1362 la principauté d’Aquitaine à son fils Édouard de Woodstock, le Prince Noir

Resté célèbre dans l’histoire pour ses qualités guerrières et ses victoires retentissantes (comme la capture du roi de France Jean II le Bon (1350-1364) à la bataille de Poitiers), le Prince Noir ne semble pas avoir été un habile administrateur. Les appels judiciaires provenant de Gascogne et envoyés au Parlement de Londres révèlent notamment que les agents du prince empiètent sur les compétences des officiers ducaux, signe que les anciennes institutions sont maintenues. Ici, les greffiers bordelais obligent Édouard de Woodstock à reconnaître leurs libertés qui ont été violées (C61/78, 39, membrane 11, 24) ; là, ce sont les ouvriers et les monnayeurs qui réclament la confirmation de leurs privilèges, notamment l’exemption du droit de douane sur les vins que les ministres du prince les avaient contraints à payer (C61/78, 39, membrane 4, 71). Il paraît évident que l’arrivée massive à Bordeaux de dignitaires anglais et de leurs suites provoque une crispation chez les Bordelais. De même, le refus du vicomte Gaston III Fébus (1343-1391) de prêter hommage pour la vicomté de Béarn qu’il prétend détenir en toute souveraineté, compromet l’autorité nouvelle que le Prince Noir entend exercer sur ses grands vassaux (le 12 janvier 1364, Gaston III ne jure l’hommage que pour les vicomtés de Marsan et de Gabardan).

Édouard de Woodstock dit le Prince Noir

Édouard de Woodstock tente néanmoins de bâtir une principauté de premier plan en lui conférant une identité. Désireux de créer un véritable État, il met en place un système d’impôts extraordinaires prélevés avec l’accord des États de Guyenne : le fouage. Représentations matérielles du pouvoir, il offre à l’Aquitaine une monnaie spécifique, le Guyennois d’or et d’argent (frappée pour la première fois en 1362) et un grand sceau figurant les trois léopards aquitains.

L’administration ne connaît pas de changement majeur mais s’étoffe d’offices multiples relatifs à la chancellerie, au secrétariat ou à la trésorerie (un « auditeur des comptes de la principauté d’Aquitaine » apparaît dans les Rôles gascons en 1367, (C61/83, 44, membrane 9, 20). L’ébauche d’une cour parlementaire est même constituée dans les derniers temps de la principauté : le 17 avril 1372, le Prince Noir octroie à plusieurs prélats et barons aquitains le mandat de juger en appel les affaires relevant du droit pénal et civil (C61/85, 46, membrane 7, 22).

L’éphémère expérience de la principauté se révèle être un échec. Les revenus dont dispose l’Aquitaine ne permettent pas de couvrir les dépenses d’une administration d’envergure étatique ainsi que les frais de guerre. À la faveur d’une succession de défaites militaires face aux Français, de la maladie d’Édouard de Woodstock et de l’impopulaire levée d’un nouveau fouage, les grands vassaux de Gascogne se révoltent et basculent dans le camp de Charles V (1364-1380). La mort du Prince Noir en 1376 et celle d’Édouard III en 1377 inaugurent une période difficile où le duché d’Aquitaine, à nouveau réduit à la Gascogne, est désormais pratiquement livré à lui-même.

Guyennois d’or frappé à l’effigie du Prince Noir, XIVe siècle

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Notes, sources, crédits

Auteurs :
Textes de Maëlys Letteron et Frédéric Boutoulle (UMR Ausonius), reproduits avec leur aimable autorisation.

Notes :
1 Documents d’archive de l’administration anglaise relatifs à la Gascogne.

Sources principales :
@ L’Aquitaine ducale
@ The Gascon Rolls Project
> Et de nombreux travaux scientifiques disponibles ici.

Crédits :
– Figure 1 : Gallica.
– Figure 2 : Musée national du Moyen Âge .
– Figure 3 : F. Boutoulle.
– Figure 4 : Région Poitou-Charente, inventaire général du patrimoine culturel.
– Figure 5 : British Library, Grandes chroniques de France, Royal 16 G VI, folio 388, XIVe siècle.
– Figure 6, 7 : R. Boutoulle.
– Figure 8 : British Library, Historia Anglorum de Matthieu Paris, Royal MS 14 C VII, folio 134v, XIIIe siècle.
– Figure 9 : Bibliothèque nationale de France, Grandes chroniques de France, Français 2813, folio 290r, XIVe siècle.
– Figure 10 : British Library, Chroniques de Peter Langtoft, Royal MS 20 A II, folio 10r, XIVe siècle.
– Figure 11 : British Library, The Bruges Garter Book, Stowe 594, folio 7v, XVe siècle.
– Figure 12 : British Library, MS Latin Cotton Nero D VI, folio 31, XIVe siècle.
– Figure 13 : British Library, The Bruges Garter Book, Stowe 594, folio 14, XVe siècle.
– Figure 14 : L. Gauthier, mairie de Bordeaux, Musée d’Aquitaine.